Des hommes pareils

78371_doisneaubidonvilleune     Robert Doisneau, Ivry, 1946

       Je m’excuse à l’avance pour les maladresses que j’aurai pu commettre, j’ai eu un peu de mal à mettre en ordre tout le joyeux bordel qui règne dans ma tête. Je sais que le texte peu parfois mal refléter la pensée et je ne voudrais pas blesser quelqu’un ni faire passer des idées qui ne sont pas les miennes. Le sujet est sans doute un peu délicat pour un premier billet mais il me tenait à cœur. J’implore également votre indulgence quant à la rédaction (je n’ai rien rédigé depuis le bac de philo, et croyez que Rousseau s’en retourne encore dans sa tombe).

       J’espère que vous aimez les bisounours. En voici en voilà.

 

Je voulais donc vous parler un peu de moi, du monde qui m’entoure, de ce qu’il m’inspire. Vous raconter un peu ma vie en somme, d’abord parce que c’est ce que je fais de mieux, ensuite parce que c’est passionnant, la vie de P1 (si si, soyez-en convaincu).

La P1 c’est dur, la P1 c’est moche, la P1 c’est beaucoup de travail. Soit. Passons.

La P1, c’est un peu le bas de la chaîne alimentaire quand même. Et moi je suis à Bobigny en plus. Dernière fac aux ECN, rendez-vous compte. Le bas du bas de la chaîne alimentaire.

J’ai un peu atterri en Seine St Denis par hasard, en fait. Un contexte familial compliqué, un déménagement chez mon père, et hop, va donc voir ce qui se passe dans la banlieue d’en face.

Choc des cultures ?

On est un peu des oufs, à Bobigny. On a plein de ES et de L dans nos promos, on a même des STG, ST2S, ect. Parce que la chance de devenir médecin, c’est pour tout le monde. On a un tiers des filles voilées et un tiers des mecs avec la kippa. A la pause, les uns prient en haut, les autres prient en bas, c’est assez marrant. De toute façon on aime tout le monde. On a une association d’aide internationale, qui monte un projet et part faire de l’humanitaire tous les ans. Parce qu’on aime partout dans le monde. On a des profs légendaires, dont des profs d’éco et de socio plutôt très orientés politiquement. D’ailleurs je soupçonne le programme d’être à la limite du programme officiel de PACES (ouai, les sciences dures c’est pas trop notre truc à Bobigny, on préfère l’anthropologie et autres histoires de bisounours). Comme ça, on parle de tout le monde. On a une BU toute neuve ouverte tous les jours de 9h à 22h, weekend compris. Et puis dans le genre « trop sociable » on a aussi autorisé le redoublement aux étudiants étant dans 3 fois le Numerus Clausus, au lieu de 2 ou 2,5 fois normalement prévu par la loi. Parce qu’à Bobigny, on aime tout le monde.

Mais Bobigny, Noisy le Sec, La Courneuve et compagnie, c’est pas toujours tout bisounours. C’est de l’injustice, aussi. De la précarité, partout, tout le temps. C’est toutes ces personnes en tongues dans le tram, alors qu’il fait moins 15°C dehors. C’est les mecs qui, tous les matins et tous les soirs, sautent par-dessus le tourniquet du RER pendant que je passe, et me remercient d’un grand sourire pour leurs avoir tenu la porte. C’est toutes ces tours interminables que je croise tous les matins, pendant mon trajet, moi qui n’ai jamais mis les pieds dans une cité. Et je me dis que vraiment, c’est créer des problèmes de construire des trucs pareils. C’est ce bidonville coincé entre une route et une voie férrée désaffectée au-dessus duquel je passe deux fois par jours. Un bidonville, c’est ça, à 2OO mètres de l’hôpital. Un vrai de vrai comme on en voit dans les livres de géographie, quand on nous explique à l’école à quel point c’est terrible dans les favelas, mais que, heureusement, il n’y en a pas en France, parce que la France, c’est un pays riche, et que dans les pays riches, bah y’a pas de bidonvilles. C’est ç’là même. Il y en a bien plus qu’on ne pourrait le croire. Mais on en parle pas. C’est ce petit grand père, que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, qui me raconte dans le tram comment l’Occident pille l’Afrique depuis des décennies. Peut-être, je ne sais pas. Je ne suis pas assez calée sur le sujet pour en parler, c’est pas franchement le genre d’angle sous lequel on nous présente les choses à l’école. Et il me raconte ça, calmement, il a juste envie de parler. Et je me dis de plus en plus que si tout le monde était plus tolérant, que si on arrêtait de se faire la guerre pour des conneries dans le genre pains aux chocolats (faut dire que les médias aident pas, parfois), que si les gens arrêtaient d’avoir peur des cultures différentes de la leur, peut-être que ça serait moins le bordel et que chacun y trouverait son compte. Peut-être que le monde serait meilleur. Imagine. (je vous avais prévenu pour les bisounours)

Un peu d’humour et de tolérance : la base. A défaut de connaître mon cours, j’aurais au moins appris ça cette année.

Bien naïve la petite, vous dîtes-vous, de se rendre compte maintenant de la réalité des choses. Peut-être. Sûrement. La naïveté c’est ma grande spécialité.

Et oui je sais, je suis fortiche pour écrire des évidences. Mais évidences, évidences… Pas pour tout le monde autant que je sache. Moi je viens d’une famille bien normande et bien bretonne (du genre avec la motte de beurre comme St Graal, vous voyez ?), bien française donc, bien à droite (sans amalgame, pas de ma faute si ma famille est un cliché) et pas toujours très tolérante. En même temps c’est sûr, quand on vit dans un trou et qu’on ne voit le monde qu’à travers le 2Oh de TF1, ça aide pas (les médias, décidemment…)

Et du coup la distance s’installe entre eux et moi, pas seulement liée aux différences de générations.

Je vous raconte pas l’ambiance quand le sujet du mariage pour tous est arrivé à table au réveillon, j’ai cru que la dinde allait voler.

Choc des cultures, me direz-vous.

Mais je m’égare.

Moi qui ai toujours voulu être médecin pour aider les gens, c’est un peu le jackpot, la Seine St Denis. Pour le coup, il y a de quoi faire.

Au début, c’était pas simple, il faut l’avouer, c’est que j’étais habitué à plus pavillonnaire, comme banlieue. Et puis petit à petit, les préjugés tombent les uns après les autres, et puis petit à petit, je me mets à aimer ce département, cette ville, parce qu’elle est vivante et que les gens sont gentils. Et tout d’un coup, j’ai envie de faire comme Docteurmilie. J’ai envie de me battre pour tous ces gens, de les aider.

Parce que malgré tout ce qu’on peut dire sur la Seine-St-Denis, je ne me suis jamais fait embêter. Et pourtant, c’est pas faute de prendre le tram à 22h, le RER E à 22h3O et le bus à 22h45. Tous les jours, toute seule, toute blonde, dans la nuit. Mais jamais. Pas même fait draguer. Limite vexant quoi.

Toujours des gens adorables, qui courent après le bus pour me rendre mon parapluie que j’ai oublié et tout et tout. Vraiment.

Et voilà que mes projets passent de « devenir médecin » à « sauver le monde ». Une petite révolution à moi toute seule. Rien que ça. Sûrement trop vu Carnet de Voyage.

Au moins, je sais quoi faire si je rate médecine.

Etre médecin. Le rêve. Depuis toujours. La vocation comme on dit. Peut-être liée à mon histoire personnelle. Il paraît qu’on fait médecine parce qu’on a quelque chose à soigner. Je ne sais pas si on peut en faire une vérité générale, mais ça se vérifie plutôt bien avec moi (et avec pas mal de gens que je connais, d’ailleurs). Au final, je suis bien contente d’être ici, à Bobigny, bas du bas de la chaîne alimentaire, régulièrement à la une des journaux, parce que tous ces gens m’apportent beaucoup, ils m’aident à relativiser par rapport à ma propre situation, à être un peu moins nombriliste. Ils me font évoluer, ils changent ma manière de voir le monde, mes convictions personnelles et mes opinions politiques. Ils me rappellent tous les jours pourquoi je veux être médecin, et pourquoi aujourd’hui, comme tous les jours, je vais passer 10h assise sur une chaise à la BU.

Au début, je m’étais dit que je changerai de fac une fois le concours de P1 en poche (bah ouai, dernière fac aux ECN, quand même). Et en fait non. Et en fait tant mieux si je finis généraliste, parce que c’est ce que je veux faire (un peu beaucoup grâce à vous, médecins blogueurs, il faut le dire), parce que je voudrais être proche des gens.

Voilà, je me rebelle avant même d’être dans le système.

Un jour, peut-être, je serai médecin et j’irai sauver le monde. En attendant je vous laisse, faut que j’aille apprendre mes acides aminés.